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Mile-Ex par Grégory Paul

Mile-Ex par Grégory Paul

J’aime bien mon barbier et mon barbier m’aime bien. Quelques fois, il y a des situations comme celle-là où on ne sait pas différencier l’amitié du rapport professionnel. L’amitié quand on est plus à l’école primaire ça se fait en s’imposant un peu. Enfin du point de vue de mon expérience personnelle. Parce que mon barbier avait faim, que j’avais faim aussi et que j’étais le dernier client, on a décidé d’aller manger ensemble. Comme ça, pour rien.

C’est tout le temps étrange ces moments-là, quand même. Il y a une incertitude qui plane dans l’air. Probablement, que ça nous ramène à l’école primaire où la rencontre d’un nouvel ami pouvait facilement finir avec un : « je m’ennuie » très sincère. Mais cette fois-ci, c’était différent, cet enjeu-là était absent. On allait simplement manger ensemble après qu’il ait fermé la shop. C’est probablement par déformation professionnelle, mais ce que j’aime chez lui, c’est qu’en toute situation, il sait à l’avance comment les gens vont réagir. En fait, ce qui l’intéresse vraiment c’est la manière dont les gens réagissent. Et on le voit très bien à la façon qu’il a de regarder les autres – qui n’a rien à voir avec le jugement sur nos coupes de cheveux défraichies. 

Donc on va au Milex, un petit resto sur la rue Jeanne-Mance. La première chose qu’on voit en entrant c’est un écriteau qui dit  : « C’est meilleur qu’en face ». Le premier réflexe étant de se retourner vers le pauvre qui s’attire de telles insultes. Par contre, ce qu’on voit c’est un triplex tout ce qui a de plus résidentiel. Le ton est lancé. Quand on entre, il n’y a pas doute, c’est un resto d’habitué. Les gens se parlent de table en table, elles sont d’ailleurs si rapprochées qu’on pourrait croire qu’il y en a qu’une.

Une fois assis ce n’est pas le menu qu’on regarde en premier, non. Ce qu’on regarde en premier, c’est le chef. Il passe de la cuisine à la salle sans aucune espèce de précaution : il embrasse des gens au passage, des gens qu’il connaît et d’autre qu’il ne connaît pas. Il arrive vers nous, et nous demande ce qu’on veut. Je n’avais même pas pris le temps de regarder le menu, mon compatriote non plus. Sans y penser, le chef nous propose de prendre des plats à partager. Ce n’est pas sans augmenter ma petite angoisse. Y’a-t-il quelque chose de plus stressant que partager un repas avec un quasi-inconnu ? Mais, ça semblait si naturel chez le chef et chez mon ami que j’ai suivi, un peu stressé. Le patron revient une dizaine de secondes plus tard, en le voyant arrivé, je l’avoue, j’ai paniqué. Fallait-il vraiment choisir, ensemble, devant lui ? 

En fait, le cuisinier est venu avec une bouteille à la main, nous a dit : « buvez ça ! » Et il est reparti sans prendre nos commandes. On se verse des verres… et peu à peu, puisqu’on a toute une bouteille à boire, on se met à faire des toasts à pour tout et pour rien : les bébés, la job, et pis aux poils.

Quand on s’est mis à parler assez fort, le chef est revenu vers nous, on n’avait absolument pas choisi nos plats, mais — et c’est de son propre aveu — on était fin prêt à commander. Poêlée de calmars et chou-fleur, omble de chevalier fumé à froid, poulpe grillé et poireaux calcinés. En réalité, on a finalement choisi nos plats au son ! En décrivant ses plats, le cuisinier y est allé d’un concert d’assonances et d’allitération dont j’étais franchement jaloux, pour finir avec ce délice : « vous allez voir, ce plat-là, il est vraiment marée basse »

J’avoue que j’étais si emballé par la manière de faire au Milex que j’essayais de me l’approprier. À la fin du repas, j’essayais de faire comme si j’étais un habitué depuis toujours. Ma compatriote, au contraire, laissait tout venir à lui, sans trop forcer. Appréciant la qualité des aliments et la manière habile, subtile qu’ils étaient apprêtés. Lui, c’était un vrai habitué, mais ni le chef ni mon barbier ne m’en voulaient d’agir comme ça. Au contraire, c’était le but derrière l’entreprise. Il y a des gens qui connaissent la nature humaine de manière subtile, le cuisinier du Milex et le barbier dans le Milex appartiennent à cette catégorie d’humains.

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