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Cours pratique pour une première taille sans anicroche

Cours pratique pour une première taille sans anicroche

Nous sommes, disait-on, au lendemain de la malheureuse saga post bug de l’an deux milles, dans l’ère communicationnelle. Je suis forcé, oui, d’admettre que nous communiquons, beaucoup. Et, les forces communicationnelles se spécialisent. Ce faisant, j’ai une idée très claire de ma représentation dans le monde, c’est comme si le mythe, tragique finalement, de Narcisse s’actualisait un peu à tous les jours.

Il arrive toujours la même chose quand il est temps, parce que, quelques fois, il faut le dire, il est temps de s’occuper de soi-même ; je fige. Dans le miroir ou devant la représentation d’autres hommes à qui j’aimerais bien ressembler, mais pas trop, mais quand même, mais…

Ce qui est recommandé dans ces cas-là est de trouver le poteau de barbier le plus proche et s’y accrocher en attendant que l’hiver passe. Comme bien d’autres hommes, moi aussi je m’y accroche, comme bien d’autres hommes c’est au gré de forces paradoxales. Je veux y aller parce que je vais me sentir mieux, mais j’ai peur d’y entrer pour une raison inconnue. La peur est bien réelle, car, bien que le barbier s’est spécialisé au fil du temps, à l’époque où les médecins revêtaient l’habit du corbeau pour ne pas attraper la peste, nos fidèles manieurs de couteaux— étonnamment — rendaient service à leurs confrères médecins. Ma peur — j’en suis certain — proviendrait du fait qu’ils réalisaient des saignées, arrachaient des dents, et pratiquaient quelques petites chirurgies d’un jour avant l’heure.

Et parce que je me cherche une bonne raison pour expliquer la perte de mes moyens quand j’entre pour la première fois dans un salon de barbier, je remets la faute sur ce bon vieux poteau tricolore. Évidemment, ma mauvaise foi repose aussi sur son histoire… Comment bien vivre avec ces trois bandes qui me rappellent son passé sanglant : le bleu ; les veines du client juste avant la saignée, le rouge ; le fameux sang, et le blanc ; l’apaisant bandage. Comme il ne fait pas bon passer la porte d’un homme avec un couteau et ne pas avoir rendez-vous, il suffit d’un simple : « Allo, oui, j’ai rendez-vous. Avec Alex » pour se dédouaner des malaises historiques et s’assoir sur la chaise.

Ceci étant réglé, il n’y a, ensuite, absolument aucune raison pour ne pas laisser aller sa langue et dire les choses. Évidemment, rien ne commande à ce qu’on soit à l’aise la première fois… C’est un lieu commun qui passe les âges et se retrouve même à l’extérieur de l’adolescence quand notre menton laisse déjà voir quelques poils gris. Mais ces poils gris, il faut bien les couper quelques fois, alors si, sur la chaise du barbier, vous figez comme moi, c’est qu’on se complique souvent la tache. Avant même de parler, je me mets à imaginer tout le champ des possibles en matière de coupe. Les options étant trop vastes, je finis par n’en choisir aucune et je reste muet comme une carpe. Il ne faut pas se creuser la tête, en le domaine de s’occuper de soi, il y a peu de choses que le barbier ne comprenne, et comme il traine avec lui un héritage tranchant, il veut des indications tranchantes, en peu de mots dites seulement : direction, longueur, effet.

Évidemment, il ne suffit pas d’employer ces trois mots en boucle infiniment du matin au soir jusqu’à ce que le barbier décide de fermer boutique. Non. Malgré qu’on ait déjà grandement réduit le champ des possibles avec nos indications tranchantes, le barbier, pour bien faire son travail, doit en savoir un tout petit peu plus. Et c’est la complexité. Comment exprimer de manière très technique quelque chose quiest pour la plupart des hommes un vague sentiment, et qui se traduit souvent par : « je veux que ma barbe soit un peu comme ça, mais pas trop, mais peut-être, enfin… Tu comprends-tu ? » ou bien pire par le fameux : « Qu’est-ce que tu penses qui m’irait bien. »

Dans les faits, ce n’est pas si grave, on peut même montrer une photo à son barbier s’il n’y plus d’issues… Mais, dans ce cas, on passe à côté du vrai plaisir. Le vrai plaisir étant de donner assez d’indications à un artisan pour qu’il exécute avec son œil avisé une coupe sur mesure pour son propre visage et sa propre tête. Si on donne une photo au barbier, il n’aura d’autres choix que de copier l’image. Ce n’est vraiment qu’avec une communication sous le mode direction, longueur et effet que le barbier arrivera à faire une coupe de qualité.

Vous l’aurez compris, très simplement pour s’y retrouver, il faut une direction. Il faut travailler avec ce qu’on a, ses propres rosettes et sa séparation naturelle. Évidemment, peut-être voudriez-vous défier la nature et ramener tout vos cheveux vers l’arrière. Dans ce cas, pas de problèmes, le barbier exécutera, il sait le faire. Mais, tout de même, la première chose qu’il faut dire à l’homme au couteau - qui ne nous veut pas de mal finalement -  c’est la direction, et elle est guidé, la plupart du temps, naturellement par nos poils ; donc nul besoin de se casser la tête ici.

Autre étape facile : la longueur. Évidemment, assis sur la chaise avec le barbier qui tient fermement son ciseau entre ses doigts, il est préférable de savoir si on veut garder notre queue de cheval ou pas… Ensuite, le savoir spécifique des dégradés, du tour d’oreille et de tout ces termes qui semblent sortir d’une tradition que l’on ne connaît pas, c’est le barbier qui va les proposer.  Pourquoi ? Parce que la coupe pour homme c’est très simple au final. On réinvente quelques coupes classiques dont l’artisan détient les secrets, il les adapte au client assis sur la chaise et voilà le tour est joué ; le poilu aura une coupe de qualité. 

La dernière étape, celle de l’effet, est plus subtile… Alors, laissez-moi user d’une image très claire et revenons quelques instants au classique poteau de barbier.  Projetez-vous en barbare médiéval : Viking ou templier c’est une question de gout et imaginez-vous sortir du barbier après avoir subi une saignée. Quel bandage voudriez-vous recevoir. Il faut savoir qu’il y a plusieurs types ça va du plâtre au diachylon. Et, dans le domaine du barbier, ils se valent tous. Voudrais-je sortir du salon avec un gros plâtre de façon à ce que ma coupe soit apparente, ou bien voudrais-je en sortir avec un tout petit bandage beige de manière à ce que ma coupe se confonde avec mon corps ? Ce sont les deux extrêmes et c’est entre ces deux pôles que ça se joue. Une fois décidé, il faut communiquer cette intention-là au barbier quand il nous demande : « Qu’est-ce qu’on met dans tes cheveux ? » Ne lui dites pas du gel ou de la pommade, parlez-lui de l’effet que vous voulez avoir : naturel ou plus travaillé. Lui, seul, saura quel est le bon produit pour le type d’effet recherché.

Vous n’êtes pas obligés de faire comme moi et de tout ramener à l’histoire morbide du poteau de barbier. J’avais en quelque sorte besoin de tourner le fer dans la plaie et exorciser mes craintes face au manieur de couteaux. Sauf que si, pour une raison ou pour une autre, vous manquez de mots assis sur la chaise, sachez que c’est très simple et que l’enjeu n’est pas si grand, c’est une histoire de direction, de longueur et d’effet.

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